Il est 10 heures. Au jardin de la Compagnie, les activités des marchands ont commencé depuis tôt. Tout près du pont, quelques femmes se sont regroupées. Les traits tirés et les yeux cernés, elles grillent une cigarette. Beaucoup d’entre elles n’ont pas plus de 40 ans. Certaines sont mères et d’autres grand-mères. Elles ont la parole facile et acceptent de nous parler de leur quotidien.
Karen

Si quelques-unes de ces femmes mènent cette vie, c’est qu’elles sont tombées dedans à cause de la drogue. D’autres y ont été jetées de force par la misère. Karen*, une habitante d’un quartier de Port-Louis, âgée de 38 ans, nous confie :

Kan péna l'éducation, kisanla pou donne ou ene travail ki paye bien ?

Karen est un petit bout de femme maquillée et vêtue d’une robe rouge et de chaussures à talon rouges. Elle fait beaucoup plus que son âge.

Mon commence ca métier la avant gagne 18 ans. Mo ti ena volonté pou arrête faire ca travail la, mais personne pas rode donne travail ene ancien prostituée.

Karen

La trentenaire confie qu’elle a déjà fait de la prison. Karen a perdu beaucoup d’amies, qui sont mortes des suites de maladies transmissibles. Celle qui a marqué sa vie est Marie Ange Milazar, qui était enceinte de huit mois lorsqu’elle avait été violée et tuée sauvagement en novembre 2009.

Ca zour la mo ti fini décide pou arrêter.

Les deux filles de Karen étaient alors en bas-âge et elle s’est demandé ce qu’il adviendrait de ses enfants s’il lui arrivait la même chose. C’est avec cette décision ferme qu’elle ne remet plus le pied au jardin et trouve de l’emploi chez une cousine.

Après inpé létemps, mo cousine la so mari in koné ki mo ene ancien prostituée. Linn commence harcèle mwa pou mo vinn so objet sexuel.

L'homme aurait menacé de la mettre à la porte si elle lui disait non. Il aurait aussi insisté sur le fait que sa femme n’apprécierait pas d’apprendre qu’elle héberge une prostituée. Touchant un salaire de misère, elle a préféré se plier aux volontés de cet homme. Jusqu’à ce qu’elle se rende compte qu’il n’y avait aucune différence entre la Karen du passé et celle d’aujourd’hui. Elle quitte donc son emploi pour faire du nettoyage.

Nouvelle épreuve : son précédent patron a ébruité sa vie d’avant et a mis la pression pour qu’on ne l’embauche pas. Sur un coup de tête, elle retourne faire le trottoir. Et, à aujourd’hui, elle y est toujours. Le quotidien est difficile.

Mo dégoûte mo même pou c ki mo été.

La nuit, la Portlouisienne se demande parfois si elle pourra rentrer chez elle.

Gagne bann maniac. Zot faire tou kalité kitsoz ek nous.

D’autres ne veulent pas payer.

Ena soir bann l'autorité vinn passe bon létemps ar nous, après zot faire ferme nous.

Les actes de violences physiques et verbales contre elles, ainsi que les regards font partie du quotidien de Karen et de ses collègues.

Ena dimounes même crache lor nous... Mais zot pas penser ki si pas ti ena bann femmes kouma mwa, ti pou ena boukou viol.

Mais ce mode de vie, Karen ne l’a pas cherché ni ne le souhaite à personne, encore moins à ses enfants.

* prénom modifié

YOUR REACTION?

Facebook Conversations